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Monsieur le Grand

Saint-Simon, suite. Quatorzième tome dans l’édition Ramsay. 1718, année de Régence. De nouveau un beau portrait, très acide (pages 50-51) :

« Mort, caractère, faveur de Monsieur le Grand »

« Il fut un des exemples, également long et sensible du mauvais gout de ce prince [Louis XIV] en favoris, dont il n’y eut aucun qui ait joui d’une si constante et parfaite, jointe à la considération et à la distinction la plus haute, la plus marquée, la plus invariable. Une très noble et belle figure, toute la galanterie, la danse, les exercices, les modes de son temps, une assiduité infatigable, la plus basse, la plus puante, la plus continuelle flatterie, toutes les manières et la plus splendide magnificence du plus grand seigneur, avec un air de grandeur naturelle qu’il ne déposait jamais avec personne, le Roi seul excepté, devant lequel il savait ramper comme par accablement de ses rayons, furent les grâces qui charmèrent ce monarque et qui acquirent, quarante ans durant, à ce favori toutes les distinctions et les privances, toutes les usurpations qu’il lui plut de tenter, toutes les grâces, pour soi et pour les siens, qu’il prit la peine de désirer, qui réduisirent tous les ministres, je dis les plus audacieux, les Seignelay, les Louvois, et tous leurs successeurs, à se faire un mérite d’aller chez lui et au-devant de tout ce qui pouvait lui plaire, et qu’il recevait avec les façons de supériorité polie comme ce qui lui était dû. Il avait su ployer les princes du sang même, bien plus, jusqu’au bâtards et bâtardes du Roi, à la même considération pour lui et une sorte d’égalité de maintien avec eux chez lui-même. […] Jamais homme si court d’esprit ni si ignorant, autre raison d’avoir mis le Roi à son aise avec lui, instruit pourtant de ce qui intéressait sa maison et des choses de la Ligue, dont, avec plus d’esprit, il aurait eu l’âme fort digne. L’usage continuel du plus grand monde et de cour suppléait à ce peu d’esprit, pour le langage, l’art et la conduite, avec la plus grande politesse, mais la plus choisie, la plus mesurée, la moins prodiguée, et l’entregent de captiver, quoique avec un mélange de bassesse et de hauteur, tous les principaux valets du Roi ; d’ailleurs brutal, sans contrainte avec hommes et femmes, surtout au jeu, où il était très facheux et lâchait tout plein d’ordures, sur le rare pied que personne ne se fâchait de ses sorties, et les dames, je dis les princesses du sang, baissaient les yeux et les hommes riaient de ses ordures. Jamais homme encore si gourmand, qui était une occasion fréquente de tomber sur hommes et femmes sans ménagement, si le hasard leur faisait prendre un morceau dont il eût envie, ou s’il était prié à manger quelque part ou que lui-même eût demandé un repas et qu’il ne se trouvât pas à sa fantaisie. C’était de plus, un homme tellement personnel qu’il ne se soucia jamais de pas un de sa famille, à la grandeur près, et qu’à la mort de sa femme et de ses enfants il ne garda aucune bienséance, ni sur le deuil, ni sur le jeu, ni sur le grand monde. […] Avec tout cela il ne fut regretté de personne. […] Il ne découchait presque jamais des lieux où le roi était, et c’était auprès de lui un grand mérite. »

Ce Monsieur le Grand est Louis de Lorraine (1641-1718) comte d'Armagnac, de Charny, de Brionne, vicomte de Marsan ; Chevalier des Ordres du Roi ; Grand Écuyer de France (c’est de là que vient le « Monsieur le Grand »), Sénéchal de Bourgogne et Gouverneur d'Anjou. Il descend de la maison de Lorraine par la branche des ducs d’Elbeuf. Pour ceux que cette dynastie passionne, allez voir ici (je mets le lien vers Wikipedia, malgré ma réticence naturelle pour cette Encyclopédie, car c’est cette page qui donne la vision la plus ramassée de l’arborescence familiale (compliquée) des princes de Lorraine ; pour les passionnés d’héraldique, les blasons de la branche cadette de Lorraine. Enfin, tous ceux intéressés par la cour de Louis XIV, et le cérémonial de la royauté dans son ensemble, lirons avec beaucoup d’intérêt un mémoire de maîtrise et un mémoire de DEA (attention, il est PostScript) d’une étudiante de l’ENS.

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Louis de Lorraine (1641-1718)

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