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  • Ne plus mener à rien

    « Depuis, seize ou dix-sept ans avaient passé, comme nuages au ciel. Ulrich ne les regrettait pas plus qu’il n’en était fier ; arrivé en sa trente-deuxième année, il les considérait simplement avec surprise. Entre-temps, il avait vécu ici ou là, parfois aussi, brièvement, dans sa patrie, et partout il avait fait des choses estimables et d’autres inutiles. On a déjà laissé entendre qu’il était mathématicien, et il n’est pas besoin d’en dire davantage à ce sujet pour l’instant ; en effet, dans toute sa profession, pourvu qu’on l’exerce par amour et non pour de l’argent, arrive un moment où les années qui s’accumulent paraissent ne plus mener à rien. Après que ce moment eut quelque peu trainé en longueur, Ulrich se rappela qu’on accorde au pays natal le mystérieux pouvoir de rendre à la réflexion des racines et un terreau, et il s’y installa avec les sentiments d’un promeneur qui s’assied sur un banc pour l’éternité, tout en pressentant déjà qu’il ne va pas tarder à le quitter. »

    Robert Musil, L’Homme sans qualité (traduction de P. Jaccottet)

  • Histoires au ralenti

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    My blueberry nights, film de Wong Kar-Wai

     Est-il possible qu’un cinéma, le cinéma d’un réalisateur asiatique adulé, transposé dans un univers occidental soit aussi fade ? Hélas oui, et c’est une déception. Le film n’est pas mauvais ; il est même génialement filmé, toujours aussi fluide, sensuel en utilisant, néanmoins, les ficelles bien connues, caractéristiques même de son art, de son style : ralentis, accélération, cadrage moelleux, choix des musiques (excellentes car on échappe aux mélopées endormantes de Norah Johnes). L’histoire qui parcourt ce bref moment de cinéma est un peu insipide : l’éternel amour/désamour, à différents stades de l’aventure douloureuse entre les hommes et les femmes. La chanteuse américaine semble être un peu désemparée (gros yeux, regards globuleux et air interloqué), bien que son rôle soit central : elle lie et délie les gens entre eux. Il faut bien un ciment pour donner corps à ces histoires parallèles. Jude Law est très bien en tenancier de gargote, drôle, gentil et aimant. Mention spéciale à la mèche de la belle brune Rachel Weisz (voir la photo ci-dessus).

  • Questions ouvertes

    Imaginez que notre président soit tombé amoureux d’une chercheuse du CNRS (mettons 35-40 ans, CR1, domaine de la physique des hautes énergies, ascendant boson). En aurait-on fait un foin pareil ? Seraient-ils allés s’exhiber comme des animaux de foire à Disneyland ou bien s’entretenir le goût musical à un concert de Boulez, Salle Pleyel ? Tout de même, la pègre appelle la pègre !

  • Dans le froid

    J’ai renoncé, vendredi, au repas de Laboratoire annuel – ce qui ne va pas avancer ma socialisation – pour randonner en Chartreuse. Il a beaucoup neigé depuis lundi; le froid en altitude est assez vif (peut-être même plus encore depuis hier). J’ai laissé la voiture au col de Porte pour monter en raquettes jusqu’au Charmant Som (1826 m), sommet mineur mais qui commande une très belle vue sur tout la partie méridionale du massif, la cuvette grenobloise et, plus loin, du Mont-Blanc au Mont-Aiguille. La couche de nuages était peu épaisse mais très dense jusqu’à 1500 m. Au-dessus, c’était merveilleux parce que très dégagé, ensoleillé et glacial. Depuis l’oratoire d’Orcival (1600 m), à la sortie de la forêt, le soleil était radieux, et presque chaud à l’abri du vent. Plus loin, la route avait complètement disparue sous l’amas de neige, avec des congères impressionnantes. Plus je montais sur l’arrête vers le sommet, et plus le vent était pénible. Les rares sapins qui survivent à cette altitude étaient givrés et les rochers pris dans la glace vive. Au sommet, je ne suis pas resté plus de cinq minutes, de peur de me solidifier aussitôt. La mer de nuages était pourtant magnifique, surtout le Grand Som et la partie nord du massif. Tout le panorama, jusqu’aux sommets de Belledonne était à couper le souffle. Au retour, le plus triste est de replonger dans la grisaille. Au col de Porte, la température était tombée à moins six degrés.

  • Tenir le souffle

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    « Quels sont pour vous les points essentiels pour jouer le Clavier bien tempéré ?

    Je vais d’abord dire ce que, à mon sens, on doit éviter : être maniéré ou, à l’opposé, être austère. Cela, c’est vraiment ce que je ne veux pas.

    Ce que je veux est plus difficile à exprimer par des mots. Bien que je joue Bach depuis des dizaines d’années, je continue de chercher. Mais pour tenter de répondre à la question, je dirais qu’il va falloir chanter et danser.

    Chanter, c'est-à-dire éviter le note à note, tenir le souffle, porter chaque phrase comme on le ferait d’une bougie qu’on ne veut pas voir s’éteindre un soir de vent. Prenez le thème de la deuxième fugue en do mineur. C’est une mélodie splendide. Il faut la jouer sur le souffle, comme le ferait un chanteur : la barre de mesure doit s’effacer. Et évidemment cela doit être le cas à chaque entrée du sujet. Je pourrais multiplier les exemples.

    Je pense aussi qu’il faut aussi savoir danser. La danse suppose le rythme. Et aussi le choix d’un bon tempo : on ne peut pas danser sur une musique dont le tempo est trop lent ou trop rapide. L’idée de danse me renvoie à celle d’énergie. Toute la musique de Bach est porteuse d’une énergie fabuleuse. Une énergie qui n’a rien à voir bien sûr avec l’agitation. Une énergie vitale à nouveau »

    (Extrait de l’interview de Zhu Xiao-Mei par Michel Mollart figurant dans le programme du concert du second Livre du Clavier bien tempéré, MC2/Grenoble, le 4 et 5 décembre 2007)

    Magnifique concert, donné dans le grand auditorium du Cargo rénové, bien loin d’être rempli malgré le compositeur, l’œuvre et l’interprète (qui avait fait bonne impression lors des Variations Goldberg, l’année dernière, je crois). Ce fut un très bon moment, qui passe très vite, surtout lorsqu’on l’écoute les yeux fermés, comme je l’ai fait ces deux soirs. Je ne crois pas trop aux théories qui prétendent qu’en faisant le noir, le sens auditif se développe ou que le cerveau patine moins. Mais ce fut propice à une belle rêverie, à l’oubli total des soucis quotidiens et autres tracas. Et je me disais aussi que, décidemment, le concert (malgré les tousseurs et leurs raclements de gorge de tuberculeux) c’est l’expérience de la musique au plus haut point, « la sonnerie stupéfiante du monde de la mort » comme dit Quignard dans don neuvième Traité de La haine de la musique.

  • Boum boum

    Nous étions samedi soir aux concerts de clôture du festival des 38ièmes rugissants. Ils étaient donnés au cargo/MC2. Le premier présentait le projet Azalai (caravane, en je ne sais plus quelle langue) regroupant des artistes africains pour jouer un « voyage musicien transsaharien imaginaire ». Les instruments sont traditionnels (cette merveilleuse kora qui sonne si claire et si loin) ou pas du tout (méchants rythmes technoïdes sortis d’un ordinateur à pommes). C’était bien entendu la goutte d’eau pour tout gâcher (enfin, à mon avis, puisque qu’officiellement : « le souffle des trames et rythmes électroniques qui donne au groupe une énergie nouvelle et le propulse vers des territoires inédits dans lesquels les musiciens peuvent librement s’aventurer »). Le début du concert patinait sérieusement puis, petit à petit, la sauce a fini par prendre, surtout lors des interventions du virtuose joueur d’oud, Driss El Malouni. Le percussionniste égyptien (Adel Shams El Din) était aussi remarquable. J’étais un peu déçu car sans cette touche de modernisme, mal venu et criarde, cette rencontre entre Africains aurait pu être belle, belle parce que simple (mais peut-être que je me fais une idée totalement dépassée de la musique traditionnelle qui, à notre époque, doit-être métissée rythmiquement et technologique…).

    Le second concert était peut-être spirituel, complexe (intellectuel ?). Il s’agissait du projet SamAmsha (partage égal ou « héritage commun » en langue sanscrite) associant un joueur de percussions indiennes (tablas, kanjira, oudou) et un héritier de la tradition rythmique perse (zarb, daf, bendir), Prabhu Edouard et Keyvan Chemirani. Du rythme, du dialogue, beaucoup d’idées, une rencontre de musiciens virtuoses. Quelques guest stars du concert précédent se sont jointes au binôme. C’était plutôt bien, frais, très improvisé et bon enfant. Mention spéciale au joueur de flûtes, Mamar Kassey.