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  • Promenade en brume

    Des sites que l’on aime on ne retient souvent que la première vision. C’est un fait, le site de la Grande Chartreuse (je veux dire, l’étroit vallon où se tient le monastère) est un endroit tout à fait étonnant, parfaitement unique qui, à chaque visite, n’en finit pas de me séduire. Nous pensions dimanche, en partant de bon matin, que le beau temps serait de la partie. Il n’en fut rien : nuages en bancs denses stagnants vers 1500 mètres. Et c’était bien dommage car nous étions décidés à découvrir de nouveaux horizons, surtout ceux qui s’échouent face aux terribles falaises calcaires qui dégringolent du bien nommé Grand Som. Au lieu de partir vers le haut sommet, par la dense et humide forêt qui vient mourir au Pas de la Suiffière nous avions décidé de changer de versant et d’aller découvrir les pentes plus molles qui se dressent (à l’ouest ?) entre les cols de la Ruchère et d’Arpison. Le privilège des départs matinaux est d’être à peu près seul pour parcourir les quelques centaines de mètres qui mènent du parking de la Correrie au monastère. Cette allée, bordée d’arbres vénérables et moussus, est l’une des plus belles qui soit. Si on n’avait pas peur d’être un peu fade, on dirait que c’est l’allée de la spiritualité qui mène d’un monde à l’autre. Combien de moines, d’esprits dévots ou de simples curieux sont passés ici depuis l’établissement de saint-Bruno ? Hélas, il y avait quelques dizaines de mètres derrière nous un trio de retraités, pas trop silencieux, très bavard même et pas du tout inspiré (dans le genre : « à Leclerc les pêches sont en promos », etc.). La grâce et la quiétude ne touchent pas tout le monde, on le voit. Au point que les pauvres moines ont du placarder quelques messages sur leurs vieux murs pour réclamer un peu de silence. Au retour de la promenade, en fin d’après-midi, il n’est plus possible de demander quoique ce soit : les petites cohortes touristiques jacassent tranquillement, comme si rien n’était et surtout pas la beauté simple d’un site naturel extraordinaire. La plupart d’entre eux, d’ailleurs, porte ces affreuses Tongues (Tongs ?) de plage qu’on ne s’étonne plus de voir ni là-haut ni au travail. On croise des regards vident, des yeux qui ne fouillent rien du paysage qui ne divaguent nulle part, des yeux abêtis, sans l’envie de découvrir. On se demande ce qu’ils font là.

    Bref, pour en revenir à la promenade du jour, il faut tout de même s’arrêter un peu pour admirer les bâtiments conventuels qui possèdent quelques unes des plus belles toitures du Dauphiné, dans le style si caractéristique de la tuile à écailles. Les petits bâtiments annexes, dont ce qui semble être la scierie, ne sont pas vilains non plus (le toit, la pente, l’air de toucher le sol comme le manteau de la Vierge).  Peu après, on s’enfonce dans l’épaisse forêt en suivant à peu près le thalweg. Après le réservoir d’eau (ou plutôt l’abreuvoir à bestiaux), prendre à gauche le chemin ombragé qui monte gaillardement vers le Habert du Billon, à 1300 mètres d’altitude. Ces deux bâtiments figurent dans tous les guides touristiques de la Chartreuse. C’est un honneur très légitime car ils sont très beaux dans leur utile existence (maison du berger, maison des troupeaux). Pas le temps de musarder (surtout à la limite de l’onde nuageuse), il faut rejoindre les vaches au col de la Ruchère en passant par la bizarrement nommée plaine de la Folie. Au-delà, s’enfoncer plus avant dans l’humide forêt, face à l’ouest, en contournant le dôme d’Aliénard (aliéné, folie, jamais toponymie n’a été aussi parlante). Ensuite, pour rejoindre en boucle le Habert du Billon, les engins de débardages du bois ont méchamment détérioré la piste forestière, avec leurs grosses chaînes. Nous sommes alors tombés sur deux égarés qui partaient à l’envers de leur destination, bien heureux de nous croiser pour repartir dans le bon sens. Alors que nous admirions l’abreuvoir du Habert, deux randonneuses aperçues plus en arrière de la promenade nous rejoignent. L’une a le hoquet, l’autre semble étrangère (elles parlent en anglais). Retour par l’ancienne route goudronnée en partie commune avec la piste forestière de la Chartrousette. Il est encore temps de kidnapper quelques beaux points de vue sur le monastère.

  • 220 !

     

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    C’est aujourd’hui le deux-cent vingtième anniversaire de la célèbre Assemblée des Trois Ordres du Dauphiné réunit dans la salle du jeu de paume du château de Vizille dont les historiens font le point de départ de la Révolution française. Cette nuit mémorable avait été précédée de la nom moins fameuse journée des Tuiles (7 juin 1788) où les grenoblois révoltés et montés sur les toits près de l’ancien collège des jésuites arrosèrent de tuiles les troupes envoyées par le gouverneur du Dauphiné. [Tableau d’Alexandre Debelle, musée de la Révolution française à Vizille]

  • Boycottons !

    Pour la énième année de suite - sans compter celles où rien ne fut révélé- le Tour de France est taché de coureurs dopés. Les organisateurs crient victoire, puisque, selon eux, c’est la preuve que les contrôles sont efficaces… éternels dilemmes entre le verre à moitié plein et le verre à moitié vide. Sur la radio d’Etat (France Info) on a trouvé un expert-consultant de poids : Richard Virenque qui, il y a dix ans, s’est brillamment illustré dans la première affaire connue de dopage. Remettre sur le devant de la scène de misérables tricheurs, est-ce bien là le rôle d’un média du Service Public, est-ce dans le cahier des charges, comme on dit ? Et quel intérêt pour des entreprises privées de s’associer à une course funeste où chaque coup de pédales un peu appuyé est sujet à caution. C’est sûr, ma prochaine chaudière à gaz ne sera pas une Saunier-Duval, boycottons ceux qui supportent les menteurs ! Et toujours ces foules denses sur le bord des routes, malgré le désarroi et la désapprobation de façade. Mais ce n’est plus le cyclisme qui les intéresse, c’est le gadget publicitaire déversé à la tonne le long du parcours : à une  goinfrerie honteuse de victoire et de domination (quelqu’en soit le prix) répond une goinfrerie de possession d’objet commerciaux bas de gamme. On vit décidemment une époque formidable !

  • Chaîne du livre...

     A la demande de Mlle Elise, le résultat du cogito:

     

    1) Quel(s) souvenir(s) avez-vous de votre apprentissage de la lecture ?

    Aucun !

    2) Vos lectures préférées lorsque vous étiez enfant ?

    Oui-oui et Pagnol.

    3) Aimez-vous la lecture à haute voix ?

    Oui, mais je ne pratique pas.

    4) Votre conte préféré ?

    Aline et Valcour de Sade.

    5) La meilleure adaptation d'un roman ou d'une pièce de théâtre ?

    La Captive de Chantal Akerman (d’après la Prisonnière de Proust).

    6) Apprenez-vous par cœur certains poèmes, répliques de théâtre, passages de roman ?

    J’aimerais mais je n’ai pas assez de mémoire pour cela.

    7) Avez-vous des livres ou des magazines dans vos toilettes ?

    Oui, actuellement l’Empire des sens de Barthes pour les livres, Questions de femmes, Santé Magazine et Réponses photos pour les magazines.

    8) Avez-vous plusieurs lectures en chantier ? Combien ? Lesquelles ?

    Oui ! Le Bord des Larmes de Renaud Camus, L’HSQ de Musil et le Complot contre l’Amérique de Roth.

    9) Le poète que vous ne cesserez jamais de relire / de vous réciter ?

    Relire Mallarmé, réciter Baudelaire.

    10) Le livre que vous avez lu le plus rapidement ? Le plus lentement ?

    Le plus rapidement : Pays perdu de Pierre Jourde.

    Le plus lentement : l’HSQ de Musil.

    11) Préférez-vous les éditions de poche aux originales ? Pourquoi ?

    Peu m’importe.

    12) Le(s) livre(s) que vous ne rangez jamais dans votre bibliothèque et qui traîne(nt) toujours ?

    Un tome des Mémoires de Saint-Simon.

    13) Quel est votre rapport physique à la lecture ? Debout ? Assis ? Couché ?

    Légèrement allongé sur le canapé, une jambe en travers de l’accoudoir.

    14) Vos lectures sont-elles commentées crayon en main ?

    Très rarement mais je corne volontiers les pages qui m’intéressent le plus.

    15) Offrez-vous des livres ?

    C’est mon plus grand plaisir !

    16) La plus belle dédicace, que ce soit de l'auteur ou de la personne qui vous l'offrit ?

    "En espérant que tu te construis du matériau à bonheur !"

    17) Quel est votre rapport sensuel au livre ? (Odeur, texture, etc.)

    J’ai un livre acheté d’occasion qui a très longtemps empesté le tabac. Il m’a fallu plusieurs années d’attente pour pouvoir l’ouvrir.

    18) Quels sont les auteurs dont vous avez lu les œuvres intégrales ?

    Saint-Simon.

    19) Un livre qui vous a particulièrement fait rire ?

    Carnets d’un voyageur zoulou dans les banlieues en feu de Pierre Jourde.

    20) Un livre qui vous a particulièrement ému ?

    Les Confessions de Rousseau.

    21) Le Livre qui vous a terrifié ?

    Le Fouet de Martine Roffinella.

    22) Le livre qui vous a fait pleurer ?

    La jeune fille en bleu de Jean-Paul Goux.

    23) L'avertissement / l'introduction qui vous a le plus marqué ?

    « À une jeunesse respectueuse et à tous les autres qui ont le cœur pur » (Rilke, Lettres à une musicienne)

    24) Le titre le plus marquant, original, décalé, astucieux ?

    À l’ami qui ne pas sauvé la vie

    25) Décrivez votre bibliothèque.

    Pleine à craquer, peu ordonnée mais à garnir urgemment !

    26) Les livres dont vous vous êtes finalement débarrassé ?

    C'est encore mieux à cinquante ans de Françoise Laborde

    27) L'endroit le plus insolite où vous lisez ?

    Sur les hauts sommets des Alpes.

    28) Il ne vous reste que trois jours à vivre : que souhaitez-vous lire ou relire ?

    Histoire de ma vie de Casanova.

    29) Votre livre d'art préféré ?

    L’Art Roman de Marcel Durliat

    30) La bibliothèque idéale ?

    Celle-ci

    31) L'incipit qui vous a le plus marquée ?

    Incipit vita nova

    32) La clausule qui vous a le plus marqué ?

    « Les femmes qu’on connait d’abord chez l’entremetteuse n’intéressent pas, parce qu’elles restent invariables. » (Proust, Le Côté de Guermantes II, chapitre 2).

    Je passe le témoin à Manue, Charlotte & if.

  • 501, etc.

    Il est jeune ou moins jeune, petit ou grand. Elle est brune ou châtain, quelque fois blonde, rarement rousse. L’une aime les brumes matinales, l’autre les animaux en cage, les deux ne sont pas sans qualité. Il lit volontiers Proust au jardin entouré de ses chiens. Elle adore les madeleines, surtout celles qu’elle réalise de ses mains. Aucun photoélectron ne lui résiste. Les doubles-croches sont sa passion. Il aime les concerts dans les villes du sud et les morceaux de verres cerclés de plomb, la statuaire tympanique, aussi. Il est le maître de la Z-RAM. Elle a longtemps tapoté de l’oscillateur harmonique. Deux sont saintongeoises (ou presque). Une (au moins) est l’amie poétesse des vertes collines et des hérons cendrés, son génie se voit aussi dans ses dessins. Un, le croisé qui porte sa croix dans son nom, commente toujours à l’envers avec son humour à rebours. Pas une interprétation d’une rareté d’un catalogue épuisé ne lui échappe. Du Berry, il philosophe en compagnie de Dieu. Deux ou trois, au moins, maitrisent les effets de canaux-courts et le DIBL. Deux, pas plus, se sont déjà saouler au saké plus que de raison. Il lit Télérama chaque semaine avec passion et vote Ségo. Ses bretelles lui vont bien, surtout avec un verre de Chablis à la main. Il y a peut-être aussi, bien qu’elles se fassent plus rares, un docteur en pharmacie et une demoiselle de l’IEP. Elle archive sans cesse, sans douter une minute qu’elle professera un jour. Le diamant enfoui est son nouveau dada. Entre deux concerts, il élève ses lutins. Il est entouré d’une pléiade d’Italiens et n’en finit pas de compter ses nodules. La moitié est marxiste, l’autre vote à droite (séparation équitable de la ligne de partage des eaux). Trois ou quatre lisent le maitre de la préciosité du temps (j’espère que les autres le liront un jour !). Il est un peu d’ici, sa femme surtout, au pied du saint-Obiou. Elle nous parle des saintes parce que c’en est une. Deux sont girondins.

    Amis lecteurs, je vous devais bien cette note !

  • 500

    Dimanche soir, alors que nous écoutions – plus que nous regardions –  entre le fromage et la poire, la huitième symphonie de Mahler diffusée sur Arte, je me demandais ce qu’était, en définitive, une vie réussie. Tout cela était partie d’une courte discussion entre nous sur la vie utile qui, on en conviendra est assez éloignée de la vie réussie. C’est le propre de ce genre de musique (peut-être, même, de la musique allemande) d’emmener la rêverie au-delà du simple plaisir musicale. En écoutant Bruckner ou en baillant devant Wagner, l’esprit est suffisamment en ébullition pour diriger nos pensées vers un peu de profondeur. La vie réussie me semble tout à fait propre à soi, à ses aspirations personnelles et surtout, à sa capacité de gouverner un peu la barque folle sur le cours de la rivière. La vie utile implique peut-être d’attacher à la rive son canot de sauvetage et d’attraper les malheurs et les malheureux qui se noient dans le torrent furieux de la vie. Encore qu’on puisse être utile (ou au moins avoir une vie utile) sans avoir d’intervention directe sur le cours des choses. Toutes ces histoires impliquent aussi d’être arrivé à l’heure des bilans ; ce moment là, on l’espère toujours le plus loin possible.

    Ce soir, rêvassant dans le bus qui me ramenait ici, alors que le chauffeur avait eu la bonne idée d’éteindre la radio qui, d’habitude à cette heure-là, gueule à tue-tête pour couvrir le bruit infernal de la climatisation, lancée à pleine puissance malgré le bon air du dehors, je me suis mis à penser combien il était difficile d’avoir une discussion à plusieurs. Je ne parle pas de la réunion de travail ni de son enfant naturel, le brainstorming, je parle de la discussion à bâtons-rompus entre amis ou, au moins, entre gens qui se connaissent, s’apprécient ou, du moins, ne se haïssent pas. Combien alors, il est difficile de remettre son égo dans sa poche, combien l’humour et l’ironie sont difficiles à manier et souvent mal compris, mal à propos. Mais c’est sans doute l’une des plus grandes satisfactions humaines – en tout cas parmi les miennes – d’arriver à ce point d’équilibre où les chosent se disent et se comprennent en phase. Lorsqu’on est deux, c’est toujours beaucoup plus dur, surtout lorsqu’on a envie d’être taciturne (ou bien que ce côté taiseux soit votre naturel). Néanmoins, j’ai toujours trouvé insupportable, le commensal peu bavard, celui « qui fait la gueule » comme on dit maintenant, très poliment d’ailleurs. On peut se taire et sourire, on peut se taire et intérioriser le discours qu’on reçoit et, bien souvent, on est mille fois plus attentif que le bavard invétéré. Combien, également, est redouté ce type insupportable du « moi, je » qui anesthésie tout volonté altruiste d’écouter, de comprendre, d’aimer. Car c’est bien de séduction qu’il s’agit. Il n’y a pas de séduction en amitié comme en amour (surtout en amour !) sans parole. La parole, son parcours, ses méandres, ses diverticules peuvent exercer tout autant que la manière de parler, de s’exprimer, une fascination absolue ou une répulsion totale.

    Tout cela pour dire qu’hier soir, au Goût des autres, devant un bon rouge des bords de Loire, le moment avec les H., fut très bien.

  • 499 !

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    Tous les ans à la même période, j’éprouve le besoin immarcescible d’écouter du jazz alors que l’hiver, bizarrement est la saison du classique. Cette année, encore, le début juillet est marqué par la redécouverte des vieilles connaissances. Et cela commence toujours par de très adorés albums ou de très ignorés sujets qui, à leur première écoute, ne m’avaient pas laissé un souvenir impérissable. L’album de ce mois de juillet est donc en passe de devenir The out-of-towers du trio de Keith Jarrett enregistré le 28 juillet 2001 à Munich. Deux morceaux, surtout, surnagent parmi l’excellent : : la composition éponyme (à moins que ce soit le titre de l’album qui soit éponyme), un excellent blues, interminable et parfaitement ficelé et le très romantique It’s all in the game que L. trouve être une musique d’ascenseur, ce qui est bien injuste, je trouve. Avec bien peu de notes et très peu d’effets du piano solo, une très grande émotion est diffusée ; en tout cas un grand iceberg flottant pour nourrir un taedium vitae naissant (ou déjà bien mûr). Comment ne pas penser à l’amour en écoutant cette longue phrase mélodique ? Je recommande très chaudement cet album du Trio même si ce n’est peut-être pas le meilleur (encore que) : le double-CD Tribute de 1987 reste le summum, notamment la prise de son est extraordinaire : on se croirait quelque fois entre une cymbale et une dent d’ivoire.

    [les liens sont un peu étranges, ils tombent au Japon, mais on peut écouter chaque morceau dans son intégralité]

  • Libera me !

    La Liberté est toujours plus forte que le terrorisme, la lâcheté et la bêtise. Combien de crachats furent envoyés sur le pauvre Président Uribe, accusé de tous les maux, d’être la cause de la retenue d’Ingrid Betancourt en captivité, etc. … Cette victoire de la Liberté sur les monstres d’extrême-gauche, c’est celle de la démocratie face à un totalitarisme odieux. Entendre les supporters français des FARC se réjouir de la fin du calvaire d’I. B. a quelque chose d’insoutenable et d’irréel. Pendant ce temps là, le petit postier Besancenot, nouvelle égérie de la gauche de la gauche, idole des bobos au cœur rouge et à la cervelle sèche (pas étonnant à force de fumer des joints et de se passer la main dans les cheveux façon poète romantique maudit), rencontrait Rouillan, l’ex-terroriste d’Action Directe. Continue ainsi mon coco, tu l’auras ton grand soir !

    D’ailleurs, cette libération aurait du être digne, pudique (penser à elle et à sa famille) mais c’est un grand show bien huilé qui est nous est servi : gros plans sur les justes larmes, travelling sautillant sur les retrouvailles familiales, bouleversantes, cela va sans dire. Ingrid, tu es notre maman à tous (c’est ce que dira bientôt aux parisiens leur maire, la larme à l’œil mais le ton juste, la main projetée en avant comme celle que l’on voit sur la couverture de son dernier livre). Et puis, forces psychanalystes, psychiatres, experts en catastrophe convoqués sur le petit écran pour nous dire combien cela va être dur pour elle et sa famille (nous tous, donc) lorsque les mots vont sortir, qu’elle va tout nous dire sur son calvaire. On est toutes et tous en attente de son livre confession en tête de gondole à Carrefour entre le paquet de couches pour bébé et le cassoulet du Périgord.

    A Libération, on doit commencer à tiquer un peu. Deux ou trois vieux athées doivent se dire que quand même, cette Ingrid, elle abuse un peu de parler sans cesse de Dieu et de sa foi qui l’ont aidé à tenir, lorsqu’elle était enchaîné par les vieux amis d’Hugo Chavez.

    Malaise dans l’Armée, malaise à France Télévision, malaise chez Mittal : notre bon Président est partout. Plus il parle (mal, en plus), moins il est crédible. Le petit enregistrement off avant le 19 -20 de France 3 montre très nettement qui détient le pouvoir en fin de règne de la démocratie, au début de notre millénaire. Un petit groupe de journalistes vengeurs face à un président de la République honni et qui a oublié de tenir sa langue et c’est le vrai rapport des forces qui apparaît ainsi au grand jour. Dix mille personnes, en France, sont absolument intouchables (c’est bien heureux, d’ailleurs). Ils nous apportent la douce lumière de la vérité dans nos ténèbres quotidiennes (« on vous cache des choses, on vous ment »). Hélas, ce qu’ils nous disent, ce n’est que du très correct, du très « dans le sens du vent ». A Grenoble, la spécialité du petit bureau local, c’est le « sans papier » (en fait l’étranger qui a bien des papiers, ceux de son pays mais bon, pour résumer on dit qu’il n’en a pas, ça fait mieux). Pas une petite manif de soutien, pas un minuscule sit-in n’est oublié : témoigner toujours et contre vents et marées pour dire l’horrible destin qu’on leur réserve, mille fois plus dur que celui que ces malheureux (ou plutôt leurs sœurs et frères restées, eux, au pays) endurent sous les dictatures de leur Pays d’origine. De toute façon, il n’y a plus grand-chose à dire maintenant que le volet économique est mis en avant. Vous travaillez, vous produisez pour nous, alors vous êtes des nôtres ! A si c’était si simple ?! Un petit ouvrier chinois du fin fond du Yunnan employé à monter quinze heures par jour les joujoux numériques des enfants des guignols de RESF ? Mais il est Français… au moins autant que je suis Chinois !

    « Car la société ne naît pas de l’homme, aussi loin qu’on remonte dans l’histoire, c’est lui qui naît dans une société déjà donnée. Il est contraint, d’entrée de jeu d’y insérer son action comme il loge sa parole et sa pensée à l’intérieur d’un langage qui s’est formé sans lui et échappe à son pouvoir. D’entrée de jeu : qu’il s’agisse, en effet, de sa nation ou de sa langue, l’homme entre dans un jeu dont il ne lui appartient pas de fixer, mais d’apprendre et de respecter les règles. » A. Finkielkraut, la Défaite de la pensée (Folio, p. 26). Respecter les règles, on pouvait encore écrire ça en 1987 ? Notre philosophe cite ensuite, de Joseph de Maistre, ces superbes lignes:

    «  Qu’est-ce qu’une constitution ? N’est-ce pas la solution du problème suivant ? Etant donné la population, les mœurs, la religion, la situation géographique, les relations politiques, les richesses, les bonnes et les mauvaises qualités d’une certaine nation, trouver les lois qui lui correspondent. Ce problème, ce ne sont pas les personnes livrées à leurs seules forces qui peuvent en venir à bout ; c’est, en chaque nation, le patient travail des siècles. »