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  • L'horreur.

    Le 13 novembre, une dizaine de musulmans a réussi à tuer cent trente personnes et à en blesser plusieurs centaines. Pour la première fois, des terroristes se sont fait exploser sur le territoire métropolitain. Au mois de juin, un homme avait été décapité en Isère par un autre fou de Dieu (présenté d’abord comme déséquilibré puis rapidement reconnu pour ce qu’il est). L’effroi est considérable, à tous les niveaux de la société. Même leurs coreligionnaires, semblent, cette fois-ci abasourdis. On les entend toujours aussi peu (ou aussi mal) mais c’est à peu près le sentiment qui ressort des « micros-trottoirs ». L’état d’urgence a été décrété immédiatement. A Sens, un couvre-feu a même été mis en place. Il n’y a pas de jours sans « annonce » de perquisition, de saisie d’armes, de stupéfiants, etc. Une partie des complices ou des auteurs du carnage a été éliminé le mercredi suivant à Saint-Denis. Ils étaient apparemment logés par un petit caïd de banlieue, lui-même musulman (sans doute pas très pratiquant si on en croit sa parure). Les comparses et complices étaient tous plus ou moins connus des Services de police, fichés pour radicalisation ou pour délinquance « ordinaire ». Tous avaient été en Syrie ou se réclamaient du djihad ; deux ou plus des bombes humaines étaient arrivés, via la Grèce, dans le flux des migrants illégaux qui ne cesse de grossir depuis le début le début de l’année et qui s’est encore accru depuis l’été, date ou la chancelière Merkel les a appelé à venir sans restriction, leur offrant gite, couvert et emploi. Elle a depuis fait marche arrière, son pays étant débordé par la masse considérable des nouveaux-venus, Syriens, Africains, Afghans, que sais-je encore ? La Commission européenne a emboîté le pas de l’Allemagne. La France, pour une fois, a un peu minaudé et pris le « minimum syndical. Les Français semblent majoritairement hostiles à la venue de nouveaux immigrés. Les sondages pour les élections régionales plaçaient dès l’été le Front National en bonne position, les socialistes en nette baisse, et Les Républicains – quel nom de parti ridicule ! – en position incertaine. Si la machine médiatique mise en place par le ministre Cazeneuve s’est attachée à montrer les forces de l’ordre aux frontières avec l’Italie, refoulant les « clandestins », elle a également permis de montrer que le saupoudrage était maintenant la mise et que le plus urgent était de répartir les migrants demandeurs d’asile partout où ils n’étaient pas jusque-là. De courageux et pharisiens maires ont demandés (et obtenus sans délais) leur quota de migrants, pour se donner un beau sauf-conduit médiatique (à défaut d’être toujours populaire auprès de leurs électeurs). Dans le même temps, on apprenait que les déboutés du droit d’asile n’étaient qu’exceptionnellement reconduits à la frontière. Etre en France est maintenant suffisant pour être naturalisé quelques années après. Bref, l’appel d’air n’est pas fini.

    Les récents événements ont montré que les frontières de l’Europe (et les frontières intra-européennes tout autant) étaient des passoires où tout à chacun pouvait librement voyager, les plus malintentionnés encore plus, et sans surveillance ni contrôle. Très rapidement, de nombreuses polémiques ont vu le jour. Les Services antiterroristes furent accusés d’être incapables de rationaliser leur surveillance, d’être même inefficaces malgré les récentes et (trop) nombreux réorganisations. Je n’en sais rien, et ne me joindrai pas à la meute des experts de la vingt-cinquième heure qui nous abreuvent de leurs certitudes sur les chaines d’informations en continu. Ce qui semblent encore fonctionner, pour le coup, c’est le travail rapide d’enquête après le drame qui a permis de retrouver sans délai, les éléments du puzzle jusqu’à mettre hors d’état de nuire certains des terroristes. Malheureusement, tout cela s’accompagne d’une déplorable mascarade médiatique où le « patron » du RAID va (dans une langue bien vilaine, soit dit en passant) raconter, rejouer – je ne vois pas d’autres mots – l’assaut donné par ses hommes dans la cache de Saint-Denis. On l’a vu successivement en treillis ou en grande tenue de policier. Il est probable que ce show médiatique fasse partie de la contre-guerre médiatique nécessaire pour « rassurer » les citoyens, sans doute pas « pour faire peur » aux terroristes, tous en provenance de zone de guerre autrement plus violente. Bref, depuis janvier (au moins) le pays est plongé dans le storrytelling ; tous les ministres s’y sont mis, Cazeneuve en tête qui possède en ce genre un savoir-faire magistral (la mine sombre, le self-control, le vocabulaire choisi). Valls emboîte le pas (ou donne le la). Hollande n’arrive pas à la cheville de ses ministres, ne pouvant pas mettre une once de grandeur dans sa diction. Son redoublement du sujet, maintenant devenu tout à fait pathologique, le dessert beaucoup (encore que bien des journalistes aient emboîté le pas, libérés sans doute qu’ils sont par l’exemple venant du haut, et qui vaut quitus). Le ministère de la Défense, jadis si discret, a maintenant ses communicants en chef. Pas un seul vol de reconnaissance ou largage de bombes n’est suivi d’un communiqué de presse. Bref, il faut baratiner, toujours plus, souvent pour ne rien dire du tout. Les Français demandent leur drogue, ils veulent leur dose d’image et de bavardages, aussi insipides qu’ils soient. Peut-être que tout cela les maintient sous anesthésie générale.

    J’ai appris la commission de ces attentats alors que j’étais dans le TGV en route pour Lille où je me rendais pour l’enterrement de mon amie S. J’ai peu dormi, m’étant couché très tard. Le réveil, avec l’annonce de cette centaine de mort, fut encore plus difficile et, pour tout dire, totalement tragique. Sidération, tristesse infinie comme pour chaque victime du terrorisme, aussi éloigné qu’on soit des victimes. En l’occurrence, la « génération Bataclan » comme il faut maintenant dire en suivant la novlangue officielle est (presque) aussi éloignée de moi que le sont les monstres qui ont commis cet acte. Je ne les mets pas au même niveau, bien au contraire. Ce sont des victimes, des innocents assassinés au hasard, sans une once pitié ou de remords. Très désagréablement, les médias officiels en ont fait des sortes de héros. Le Monde, jamais à court d’idée pour caresser les sentiments dans le sens de l’émotion brute, à même publier de courtes biographies des victimes. Elles sont toutes décrites comme gentilles, attentives, ouvertes aux autres, etc. Je trouve cela totalement déplacé, sans doute en partie par ce que suis moi-même rien de tout cela ; un journaliste aurait sans doute bien du mal à trouver quelque chose de positif dans ma vie. Il faudrait broder alors qu’on souhaiterait être anonyme, une fois de plus, et surtout après sa mort. Pour en revenir à la vie des morts, je fus très troublé d’apprendre que nombre d’ingénieurs, de cadres, d’universitaires, de « professions supérieures » comme on disait jadis, parmi les victimes, avaient des goûts personnels plus proches du divertissement que de la culture. Et même, le rock et la bande dessinée étaient toute leur vie. Je ne me lasse pas de redécouvrir cela à chaque fois. Pour tout dire, je n’arrive pas à m’y résoudre. Mais, à quoi bon ? Puisque maintenant tout se vaut à peu près.

    L’hommage national de vendredi dernier (28 novembre) a été sur ce point tout à fait révélateur. Le discours écrit par François Hollande était, pour ce que j’en ai entendu, bien passable, un peu laborieux et manquant de hauteur (on est habitué). Pour la cérémonie, les chansonnettes de variétés n’avaient guère leur place en ce lieu, même si Bach, également, a été entendu. L’histoire de la  musique française – si l’on voulait faire dans le national – regorge de pièces de choix (le requiem de Duruflé, celui de Fauré, etc.) autrement plus fortes et intenses qu’une chanson de Barbara. Peut-être a-t-on voulu ne gêner personne et satisfaire ce que les familles écoutent chez elle (de la variété, donc). Reste que l’hommage est manqué, à mon sens. L’invitation à pavoiser n’était pas mauvaise, mais la parole politique, le propos de l’élu du Peuple, est à ce point faible, qu’une foule de ricaneurs a trouvé cela déplacé. La République toute entière, par l’affaiblissement de la voix du président, est ainsi meurtrie. Malheureusement, cela ne date pas d’aujourd’hui et les attentats n’en sont pas la cause.

    Un versant intéressant de l’onde de choc post-attentat fut sur les réseaux sociaux. Si vous êtes lecteur de X ou de Y (sans oublier Z) tous critiques du monde comme il va, c’est que vous êtes leur fervent soutien, ami du camp du mal. Des defriendages furent légion dans les premières heures. Il fallait se nommer et dire dans quel camp on était (et surtout pas critiquer tel ou tel). Tout cela venant de personne prêchant au quotidien la tolérance, et toujours attentive à la liberté d’expression (celle-ci étant, justement, de quelques fois n’avoir rien à dire de particulier). Il y eut également des traînées de poudre, des publications en boucle et sans fin. Villepin et Trévidic ont été les plus cités, les plus relayés et quelques fois les plus adorés. Le moment avait besoin d’oracles et de messies. Ces grandes paroles m’ont toute semblé un peu frelatées, même s’il y avait sans doute du vrai dans leur propos.

    Par ailleurs, j’ai senti bien des catholiques mal dans leurs sandales. Ils étaient très justement horrifiés par la situation, mais un peu paralysés par le fait que toute critique un peu forte de l’Islam, était, en filigrane, une certaine remise en question de la religion (même si les Catholiques ne se font pas exploser et ne commettent pas d’attentat aveugle, il leur suffisait de dire cela). Leur Pape (le mien ?) ne les aide pas beaucoup en ce sens, en versant, à mon avis, dans un tiers-mondisme facile et sympa, et vers un refus de reconnaissance d’où vient le mal (sans doute pour éviter de mettre de l’huile sur un feu déjà bouillant).  Le temps de l’ouverture à l’autre, au message d’apaisement sans fin (et sans suite) envers les musulmans est peut-être maintenant dépassé. Sans appeler à la guerre, il faudrait peut-être dire les choses comme elles sont. La situation est à peu près la même pour l’accueil des migrants : respecter, partager et vivre le message de l’Evangile (l’accueil et l’aide aux pauvres, aux nécessiteux) tout en refusant de voir que cette arrivée de populations étrangères, en grande majorité musulmane, accélère le déclin du catholicisme dans le pays, sans pousser les récalcitrants, dont je fais suis, vers l’Eglise. Il y n’y aura donc pas de sursaut de ce côté-là, la croyance religieuse dépassant, hélas, le sentiment d’appartenance à une civilisation commune (qu’on soit croyant ou pas, mais Français, Occidental, avec une histoire commune).

    Pour terminer, les monstres ayants commis ces actes ont à peu près le même profil que ceux du début janvier. Ils sont jeunes, désocialisés avant ou après des faits de délinquance, souvent condamnés mais n’ayant que bien rarement payés leur dette à la société. Ils étaient spontanément les petits chéris d’une certaine classe politique qui ne peut les décrire que comme des victimes du système ou du vieux fond de racisme des Français (les petits blancs). L’Ecole n’a rien pu faire pour eux, ne réussissant pas à les sauver de leur déterminisme social, ethnique et religieux, renforçant même sans doute leur pauvreté intellectuelle.  D’ailleurs, leurs voisins, leurs coreligionnaires, les services sociaux, personne ne comprend leur trajectoire. C’est bien là le plus inquiétant. On ne voit pas la réalité de ces êtres. Ils ne sont pas des têtes pensantes, souvent décrits comme peu religieux, mauvais pratiquants, probablement aussi abêtis par les fripes et les gadgets technologiques que n’importe quel Français de leur âge. Ils sont à ce titre, très Français-du-temps-présent. Reste à comprendre pourquoi ils sont la proie si facile pour les fous de Dieu du drapeau noir. Qu’est-ce qui les pousse dans les bras de la mort ? La volonté d’être un héros ? Mais ils sont déjà caïds de cité avec l’assentiment d’une partie des élus du peuple (la paix sociale n’a pas de prix). Un certain nombre d’entre eux sont des convertis de fraîche date. Ont-ils besoin d’une transcendance qu’ils ne retrouvent pas ailleurs ?  Mais la plupart ne possèdent même pas les rudiments de la religion qu’ils prétendent servir. D’une manière générale, l’Islam semble bien trop compliquée pour les têtes vides. Tous les responsables religieux musulmans paraissent détenir leur vérité du Coran. Tout n'est-il qu’interprétation des sourates, à ne pas prendre au sens littéral, si j’ai bien compris ? Un autre, ailleurs, vous dira le contraire. Pour conclure,

    « Sans rail ni terminus, ne vat-on pas se mettre à baguenauder, se complaire à tout  et n’importe quoi, sans critère ni repères ? Et si tout devient également dérisoire, matière à persiflages et à guignolades, pourquoi se gêner et ne pas demander 100000 euros au Qatar pour une petite conférence ? Le démon de l’absolu nous a quitté en emportant dans ses bagages le noir et blanc, bon débarras ; tant pis pour l’amour immodéré du vrai, qui fait le fanatique, et tant mieux pour les nuanciers et les étalonnages. Mais la remise à l’horizontale d’une société de consommateurs impatients voulant tout,  tout de suite, ne fait pas que décourager l’épargne et l’investissement en encourageant les achats d’impulsion, voire à piquer dans la caisse. Elle devra faire face à l’insurrection meurtrière des verticales refoulées aux confins, dont le feu sacré viendra nous lécher les pieds. Et tenter, à domicile, d’échapper à l’ennui de notre nouvelle triade : compétitivité, productivité, rentabilité. La chair est triste, l’horizontale aussi, surtout quand on ne lit plus de livres ; et les distractions au cynisme assez limité. »

    Régis Debray Madame H.