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Bonnefoy & Messiaen

Au retour d’une belle soirée consacrée à Messiaen, mon ami F. – un poète – m’annonçait la mort d’Yves Bonnefoy, pas encore révélée officiellement. Ce fut le cas quelques heures plus tard. Triste nouvelle, hélas redoutée tous les jours pour un homme de cet âge. J’ai souvent parlé de lui ici. Je crois l’avoir découvert plus avant, après avoir lu Renaud Camus, remontant sans cesse le fleuve du manque, des oublis et des omissions, de l’incomplétude en quelque sorte, grâce à Michèle A. Elle et moi avions assisté à une rencontre avec le poète au Printemps du livre de Grenoble, salle Juliette Berto, en 2005 ou 2006. Cette même année, elle m’avait offert L’Arrière-pays, que je viens de relire d’une traite et avec beaucoup d’émotion cette après-midi même. Plus tard, en 2012, j’avais assisté à une rencontre à l’Université de Grenoble. Plus que tout, la densité du propos, son habileté à parler, dans une langue merveilleuse et tenue de choses difficiles qui touchent à la création poétique, à la littérature, à l’art, m’ont toujours frappé. Je n’ai fait qu’effleurer tout cela, comme pour bien d’autres auteurs, ne songeant rien moins, suivant ma pente naturelle, à être séduit par la langue et le propos, plus que par l’esprit, par paresse, et, aussi par manque de moyens intellectuels pour une vraie compréhension, sinon une réelle analyse.

Plus tôt dans la soirée, j’étais donc dans la petite église de Saint-Théoffrey, en Matheysine, pour assister au premier concert d’une série donnée ce week-end à l’occasion de l’ouverture officielle de la Maison Messiaen. Il s’agit en réalité d’un transfert de propriété (une « remise des clés ») de la maison du musicien et de son épouse – merveilleusement située au rebord du plus lac grand des lacs de Matheysine, au hameau de Petichet – à la Communauté de communes par les Fondations de Messiaen et de France. L’une et l’autre sont imbriquées suivant un lien qui m’échappe. La Maison du musicien (et de sa célèbre épouse, Yvonne Loriod) a été restaurée. Elle accueillera musiciens, artistes, ornithologistes, etc. sur le lieu même de la création d’une multitude d’œuvres de Messiaen. Apparemment, la petite maison – un modeste pavillon à la mode de 1936 – ne garde pas grande trace du passage du musicien. Le communiqué AFP parle même ainsi du projet : « Très modernes et éclairées, les pièces ont été débarrassées du bric-à-brac kitsch et des objets religieux qu'affectionnait le compositeur. Et sont désormais équipées de mobilier Ikea ». Espérons que tout cela correspond bien aux dernières volontés du musicien et de son épouse. Je n’ai pas réussi à comprendre si un espace consacré au souvenir des lieux d’avant serait créé, ainsi qu'une ouverture au public, même partielle. Le projet est ambitieux ; on entend parler ici ou là de « petite Villa Médicis des Alpes » rien moins. Que sera tout cela dans quelques années, après son transfert à une Communauté de communes qui ne doit pas rouler sur l’or, et dont la musique de Messiaen n’est peut-être pas la première des préoccupations ? Néanmoins, l’idée d’une résidence d’artistes parait judicieuse en ce lieu si habité, si simplement beau et évocateur. Après le remarquable concert donné par Roger Muraro  – l’élève de Messiaen, tout un signe – je me suis éclipsé et suis allé voir ce qu’il en retournait de la rénovation. Le soleil était à peine couché derrière la montagne, l’ombre doucement gagnait, à la grande joie des moustiques qui m’ont accueilli avec beaucoup de joie et d’entrain. Quiétude, oui, en ce beau soir de début d’été. Vue merveilleuse sur le Grand Serre encore ensoleillé. On entend tout de même beaucoup la route Napoléon, toute proche, et un camping se répand doucement au pied du domaine. Les oiseaux – innombrables – donnaient un beau concert. Deux vaches et leurs très jeunes veaux profitaient de l’herbe encore grasse. La vue sur le grand lac de Laffrey est somptueuse. Cela faisait comme une estampe japonaise ou se reflétaient les grands sommets de Chartreuse, pourtant à quelques dizaines de kilomètres de là.

Pour terminer, en hommage à Bonnefoy, deux extraits de L’Arrière-pays :

« En fait ce que j’accusais en moi, ce que je croyais pouvoir y reconnaître, et juger, c’était le plaisir de créer artistiquement, la préférence accordée sur l’expérience vécue à la beauté propre d’une œuvre. Je voyais correctement qu’un tel choix, en vouant les mots à eux-mêmes, en faisant d’eux une langue, créait un univers qui assurait tout au poète ; sauf qu’en se séparant de l’ouvert des jours, méconnaissant le temps, et autrui, il ne tendait à rien, en fait, qu’à la solitude. Mais de ce jugement je concluais sans plus réfléchir qu’il faut porter le soupçon sur toute poésie qui ne serait pas, quant à ce besoin de clore, ou de forme, expressément négative, ou ne tout cas si cruellement avertie de la prééminence du temps que toujours au bord du silence. »

« Je sais bien que la poésie, c’est de se dégager des constructions de soi que sont les œuvres, de faire de celles-ci la flamme qui les consume, d’aimer d’abord et surtout la lumière de cette flamme : mais cette certitude n’est qu’une route où indéfiniment je me retrouve au point de départ, les yeux sur un certain chemin que je vois s’en détacher sur la gauche, dans déjà des ombres nocturnes : ce chemin qui repasserait, si je le suivais, par ces mille lieux décevants qui semblent se donner pour des seuils de quelques arrière-pays. » (postface, septembre 2004, édition Poésie/Gallimard)

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