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Livre

  • Bonnefoy & Messiaen

    Au retour d’une belle soirée consacrée à Messiaen, mon ami F. – un poète – m’annonçait la mort d’Yves Bonnefoy, pas encore révélée officiellement. Ce fut le cas quelques heures plus tard. Triste nouvelle, hélas redoutée tous les jours pour un homme de cet âge. J’ai souvent parlé de lui ici. Je crois l’avoir découvert plus avant, après avoir lu Renaud Camus, remontant sans cesse le fleuve du manque, des oublis et des omissions, de l’incomplétude en quelque sorte, grâce à Michèle A. Elle et moi avions assisté à une rencontre avec le poète au Printemps du livre de Grenoble, salle Juliette Berto, en 2005 ou 2006. Cette même année, elle m’avait offert L’Arrière-pays, que je viens de relire d’une traite et avec beaucoup d’émotion cette après-midi même. Plus tard, en 2012, j’avais assisté à une rencontre à l’Université de Grenoble. Plus que tout, la densité du propos, son habileté à parler, dans une langue merveilleuse et tenue de choses difficiles qui touchent à la création poétique, à la littérature, à l’art, m’ont toujours frappé. Je n’ai fait qu’effleurer tout cela, comme pour bien d’autres auteurs, ne songeant rien moins, suivant ma pente naturelle, à être séduit par la langue et le propos, plus que par l’esprit, par paresse, et, aussi par manque de moyens intellectuels pour une vraie compréhension, sinon une réelle analyse.

    Plus tôt dans la soirée, j’étais donc dans la petite église de Saint-Théoffrey, en Matheysine, pour assister au premier concert d’une série donnée ce week-end à l’occasion de l’ouverture officielle de la Maison Messiaen. Il s’agit en réalité d’un transfert de propriété (une « remise des clés ») de la maison du musicien et de son épouse – merveilleusement située au rebord du plus lac grand des lacs de Matheysine, au hameau de Petichet – à la Communauté de communes par les Fondations de Messiaen et de France. L’une et l’autre sont imbriquées suivant un lien qui m’échappe. La Maison du musicien (et de sa célèbre épouse, Yvonne Loriod) a été restaurée. Elle accueillera musiciens, artistes, ornithologistes, etc. sur le lieu même de la création d’une multitude d’œuvres de Messiaen. Apparemment, la petite maison – un modeste pavillon à la mode de 1936 – ne garde pas grande trace du passage du musicien. Le communiqué AFP parle même ainsi du projet : « Très modernes et éclairées, les pièces ont été débarrassées du bric-à-brac kitsch et des objets religieux qu'affectionnait le compositeur. Et sont désormais équipées de mobilier Ikea ». Espérons que tout cela correspond bien aux dernières volontés du musicien et de son épouse. Je n’ai pas réussi à comprendre si un espace consacré au souvenir des lieux d’avant serait créé, ainsi qu'une ouverture au public, même partielle. Le projet est ambitieux ; on entend parler ici ou là de « petite Villa Médicis des Alpes » rien moins. Que sera tout cela dans quelques années, après son transfert à une Communauté de communes qui ne doit pas rouler sur l’or, et dont la musique de Messiaen n’est peut-être pas la première des préoccupations ? Néanmoins, l’idée d’une résidence d’artistes parait judicieuse en ce lieu si habité, si simplement beau et évocateur. Après le remarquable concert donné par Roger Muraro  – l’élève de Messiaen, tout un signe – je me suis éclipsé et suis allé voir ce qu’il en retournait de la rénovation. Le soleil était à peine couché derrière la montagne, l’ombre doucement gagnait, à la grande joie des moustiques qui m’ont accueilli avec beaucoup de joie et d’entrain. Quiétude, oui, en ce beau soir de début d’été. Vue merveilleuse sur le Grand Serre encore ensoleillé. On entend tout de même beaucoup la route Napoléon, toute proche, et un camping se répand doucement au pied du domaine. Les oiseaux – innombrables – donnaient un beau concert. Deux vaches et leurs très jeunes veaux profitaient de l’herbe encore grasse. La vue sur le grand lac de Laffrey est somptueuse. Cela faisait comme une estampe japonaise ou se reflétaient les grands sommets de Chartreuse, pourtant à quelques dizaines de kilomètres de là.

    Pour terminer, en hommage à Bonnefoy, deux extraits de L’Arrière-pays :

    « En fait ce que j’accusais en moi, ce que je croyais pouvoir y reconnaître, et juger, c’était le plaisir de créer artistiquement, la préférence accordée sur l’expérience vécue à la beauté propre d’une œuvre. Je voyais correctement qu’un tel choix, en vouant les mots à eux-mêmes, en faisant d’eux une langue, créait un univers qui assurait tout au poète ; sauf qu’en se séparant de l’ouvert des jours, méconnaissant le temps, et autrui, il ne tendait à rien, en fait, qu’à la solitude. Mais de ce jugement je concluais sans plus réfléchir qu’il faut porter le soupçon sur toute poésie qui ne serait pas, quant à ce besoin de clore, ou de forme, expressément négative, ou ne tout cas si cruellement avertie de la prééminence du temps que toujours au bord du silence. »

    « Je sais bien que la poésie, c’est de se dégager des constructions de soi que sont les œuvres, de faire de celles-ci la flamme qui les consume, d’aimer d’abord et surtout la lumière de cette flamme : mais cette certitude n’est qu’une route où indéfiniment je me retrouve au point de départ, les yeux sur un certain chemin que je vois s’en détacher sur la gauche, dans déjà des ombres nocturnes : ce chemin qui repasserait, si je le suivais, par ces mille lieux décevants qui semblent se donner pour des seuils de quelques arrière-pays. » (postface, septembre 2004, édition Poésie/Gallimard)

  • Boulez & la princesse de Clèves

    Pierre Boulez est mort. Je l’avais vu dirigé en 2007 (?) à la MC2. Son existence (et maintenant sa vie passée) mérite qu’on s’intéresse à lui. Il pourrait être cité en exemple à qui voudrait s’intéresser à la musique. Il faut à l’auditeur inculte ou ignare, mais soucieux d’en connaitre un peu plus, gravir les échelons un à un pour, un jour, apprécier la musique écrite par le Maître (Pli selon Pli, le très beau Marteau sans maître, etc.) Ce n’est pas facile, mais cela vaut la peine de vivre, comme tout le reste en matière artistique. Hier soir (à la MC2, toujours), j’ai assisté à la seconde partie du marathon théâtral de la représentation, sans exemple antérieur, à ma connaissance, de La Princesse de Clèves mise en scène par Magali Montoya. Les personnages sont joués alternativement par des femmes (sauf Madame de Clèves, jouée uniquement par Bénédicte Le Lamer). Une peintre improvise en direct sur le plateau de la représentation, tout comme un talentueux guitariste. Malgré la durée du spectacle (4 heures et 3 heures, y compris les entractes) il n’y a aucune longueur, et encore moins de langueur. Seule la pauvre Madame de Clèves meurt de langueur, et de tristesse, retirée de tous et de son cher Nemours. Texte de la folie d’aimer et d’être aimé, du mariage et de ses obligations. La performance d’acteurs (des actrices, en l’occurrence) est stupéfiante. Comment font-elles pour retenir un texte aussi long ? Mystère. La langue est, bien entendu, d’une grande pureté portée par le style le plus soyeux de notre histoire littéraire. On rêverait de parler aux femmes ainsi. L’idée de faire jouer tous les personnages par des femmes est riche. L’interprétation et la mise en scène sans chichis, centrées sur le texte sont fluides comme les larmes de la belle blonde. Il y a de purs moments de bonheur (ceux-là même où notre esprit est tout entier au théâtre, où notre médiocre vie a disparu). On est comme porté par une vague, lente et somptueuse. J’avais beaucoup aimé le texte en le lisant ; j’aurais bien du plaisir à m’y replonger (mais il y a tant et tant à lire). Toutes les actrices ont des voix d’une rare beauté, tour à tour chantante, ferme ou douce. Magali Montoya dégage un profond charisme ; on la sent meneuse de troupe, ce qui est de bon aloi pour une metteuse en scène. Plusieurs fois, j’ai senti sont regard doux et accompagnant se poser sur ses actrices. Oui, un très beau moment. Je suis toujours étonné des réactions du public. Hier soir, un bonhomme s’esclaffait à chaque réplique. Ce n’est pourtant pas une pièce cocasse ou qui donne envie de se tordre de rire. Les gens n’ont pas de surmoi, ils se comportent dehors comme ils sont devant leur téléviseur. Avant-hier, pour la première soirée, une petite peste, lycéenne ou étudiante, passait tout son temps à se tortiller sur son siège, celui-ci n’arrêtant pas de couiner. Mais son parfum était très agréable.

  • La vie

    « La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas » Fernando Pessoa

  • Lire, en poésie.

    « Lire, en poésie, que c’est vite quitter la page ! Penser, en poésie, combien faut-il que ce soit regarder le fond des mots, où ce qu’ils nomment à la fois prend pleine figure et s’efface. Nous allons, nous décidons à des carrefours, brièvement, de la route à prendre. Faut-il rentrer avant la nuit, faut-il accepter d’aller un moment encore, sous son couvert ? Décision de peu de pensée, autant que de peu de mots. Mais ainsi peut s’éclairer, n’est-ce pas, le sens que nous donnons au mot poésie. »

    Yves Bonnefoy Portraits aux trois crayons (Gallilée, 2013)

     

  • Némesis

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    (je commence à peine, mais c'est déjà passionnant)

    ((et quel titre !))

  • Anniversaire

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    Pas un mot, nul part, pour marquer le tricentenaire de la naissance de Rousseau. C'est tout de même bien dommage mais, que voulez-vous, Robert Sabatier est mort ! Homo festivus est à la fête, à l'heure même où j'écris ces lignes. Se déroulent ici ou là des "pique-niques" citoyens (sic) sensés fêter la naissance du grand homme. Jamais écrivain ne fut plus lié à l'introspection et à l'écoute de soi. Ricaner entre bobos en mangeant un kebab, rien de plus éloigné de Rousseau. Mais ne gâchons pas notre plaisir, il est si rare.

  • Vivifiant

     

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    Je recopie, ci-dessous, de très fragmentaires notes que j'ai prises durant la conférence-entretien-débat-lecture de Yves Bonnefoy à l'université Stendhal (Grenoble III) le 1er février dernier. J'avais eu l'occasion d'assister (en 2008 (?)), avec M.A., dans le cadre du printemps du livre de Grenoble, à une première conférence de Bonnefoy qui m'avait fortement impressionné. Cet homme malgré son âge a l'esprit extraordinairement habile, rapide et souple (autre hypothèse: le mien est très en léthargie). Bref, ce fut un moment tout à fait intéressant et fort viviant.

    ***

    Sous le signe de Baudelaire

    Rimbaud (1961)

    Poètes du XIXe s. si  importants. Pourquoi ? Décisifs pour la connaissance de nous-même.

    La poésie est une contrainte dans l’esprit humain.

    L’humanité, le langage.

    Pour parler prendre appui sur un certain aspect.

    Chaînes signifiantes.

    Représentation du monde, un schème, partiel ou fragmentaire.

    Abstraction.

    Poésie : souvenir de ce besoin perdu => réparer le défaut de la langue.

    Mot, son, matière sonore

    Chose désignée, présente pour nous.

    Rythme, musicalité, forme.

    Plénitude de la présence propre.

    La parole par la forme musicale. Constante à travers les siècles.

    Maintenant : nouvelle époque car pensée conceptuelle.

    La poésie pourrait-être oubliée. Mais il faut s’en souvenir !

    Spécificité et besoin. Ce rappel nécessaire.

    Le poète doit-être philosophe de la création poétique.

    Cf. Rimbaud, Baudelaire, Nerval et Mallarmé qui l’ont senti

    Pour écriture et réflexion critique.

    Avant Baudelaire, la poésie n’était pas différente de la littérature.

    Certes, religion, connaissance, transcendance, choses et êtres

    En résumé, avant eux littérature et poésie étaient fondues (Cf. Hugo)

    Forme cardinale de la forme littéraire dans l’écriture poétique.

    Profondeur, rapport à soi noyé dans les lectures conceptuelles.

    Finitude de sa propre vie, autres êtres, => avenir possible.

    Rimbaud à propos de Baudelaire : problème de la forme mais « un vrai Dieu ». Idem pour Mallarmé.

    Plus d’approches depuis.

    XXe : grands poètes mais pas de radicalité.

    Surréalisme : oui par l’intensité mais  aléatoire quant à la vérité. Exemple : Breton.

    Manque de rigueur dans la façon de vivre la poésie.

    Poésie poèmes !

    Poésie : rendre au mot une utilité.

    Le poème est une chute par rapport au progrès de la poésie.

    Le déni interne du poète.

    La poésie est en avance sur le poème qui est une expression formelle.

    Poème : retombée dans la littérature.

    Observation à retenir sur l’échec de la poésie.

    Le livre de notre destin.

    C’est l’écriture qui est le lieu de la poésie.

    La voix, sa présence à soi-même

    Cf. « Raturer outre » = biffer son texte = le travail du poète.

    Cette voix est en avance sur le sens (du poème).

    L’écriture sur d’autres poètes : indispensable : l’approfondissement de son propre travail.

    Pas de progrès dans la poésie : les systèmes, les concepts varient.

    La poésie se forge une voix/voie à travers les concepts.

    Ces chemins sont prépondérants. Exemple : nous avons à comprendre Poussin ou Virgile.

    Le peintre, l’architecte participent de ce projet poétique

    La poésie est une transgression du signifié.

    Appel à la forme.

    Le peintre à la même visibilité que le poète. Cf. façade d’un monument (N.B, Cf. « L’arrière-Pays »).

    Besoin de la poésie = unité du besoin.

    La poésie a également commencé d’elle-même.

    Poésie dans une situation de crise.

    Passé, histoire = > nécessité de « proser ».

    Moment d’affleurements, il faut-être historien.

    Toujours comprendre la poésie.

    La parole poétique a besoin d’être déblayée par la prose critique. (Cf. Baudelaire et ses « Salons »).

    Nécessité d’un discours réflexif sur la poésie.

    Réflexion analytique qui se déplace de la poésie mais qui revient vers la source par la prose.

    Ex. « Spleen de Paris » : poème en prose parallèle aux vers.

    Comment est-ce possible ? => la poésie transgresse le conceptuel.

    La forme (poétique) brise l’enlisement conceptuel.

    Prose => restructuration de la société = valeurs entre les êtres dans un monde social.

    Poésie= changer la vie => travail poétique (Rimbaud)

    Nécessité du contrôle ce qui se passe dans la profondeur de la personne

    La prose est une source poétique délivrée de la forme=> prose mi poétique  par la forme, mi conceptuelle

    La prose est rêve qui tranche la poésie

    Ce supplément d’être va vers notre conscience. Cf. « Deux scènes »

    Mieux comprendre les poèmes formels. Cf. « Ce qui fut sans lumière ». Explication pour faciliter le rapport avec la création sans lumière.

    La prose est là pour éclairer les soubassements de l’écriture poétique.

    Question : « Poésie et université même combat ? »

    Projet poétique : transgresser les représentations du monde.

    Idem historien : celui qui ne se satisfait pas de la représentation du monde. Seul le travail historique peut délivrer de l’apparence

    Nécessité donc pour le poète d’être philologue, historien… donc d’être proche de la recherche, de l’université.

    Le poète n’est pas en combat avec le professeur

    Toutes les formes de recherche sont souhaitables.

    Question : « sur la poésie et les essais, le travail d’essayiste »

    Le poète ne peut pas faire autre chose que d’écrire des essais. Sinon son rêve et son désir reprennent possession de l’autre.

    Il n’y a pas cependant d’histoire (travail de l’historien) qui ne soit rêve. Pb de la vérité historique.

    Ce sont les degrés de rêverie qui séparent le poète et l’historien.

    L’essai est la façon dont on peut écrire. Essai = pas une vérité mais une hypothèse (à vérifier, a posteriori par d’autres).

    Question « sur les entretiens donnés dans le passé, plusieurs centaines et le besoin de les rassembler ensemble, Cf. « entretiens sur la poésie » ou « L’inachevable »).

    C’est un genre particulier, après tout.

    Beaucoup d’entretiens car la critique ne fait plus son travail, notamment donner des valeurs.

    Donc, répondre aux questions au lieu d’écouter les critiques commenter son propre travail (renversement).

    Mais positif car on peut changer d’avis (plus facile dans un entretien) =donne de la mobilité à sa pensée.

    Mais aussi présence à soi-même et aussi aux autres.

    [Fin du dialogue] – questions du public

    Sur l’absence vs la présence : la poésie n’est pas fondée sur la valorisation de l’absence.

    Sur la traduction (traduire et être traduit) : Traduire est une nécessité et un besoin. Traduire s’est s’encouragé à être poète.  Rappel : poésie = rapport de l’autre à soi-même.

    Sur la poésie à l’heure numérique. Le numérique est un média, pas une fin en soi.

    Sur la poésie et la musique (la mise en musique des poèmes) : l’œuvre musicale doit-être autonome par rapport à l’œuvre poétique. Elle n’explique par la poésie.

    [Lecture d’extraits de L’heure présente (le poème éponyme puis Hamlet en montagne puis divers sonnets]

     

  • Yves Bonnefoy

    Je signale à mes lecteurs grenoblois, la venue de Yves Bonnefoy le 31 janvier et le 1er février pour deux "conférences" à l'invitation de l'université Stendhal. Plus d'informations ici.

  • Rotherie

     

    J’ai terminé cette semaine Le rabaissement dernier livre de Roth paru en français après avoir lu Portnoy et son complexe, ouvrage que je pensais avoir dans ma bibliothèque et que je confondais avec Quand elle était gentille. Je n’ai jamais terminé ce dernier (il faut que je m’y replonge) mais j’ai un souvenir très net de ma lecture initiale. C’était à M. alors que L. passait un entretien d’embauche et que l’attendais dans la voiture, un soir froid et gris d’hiver ou d’automne. Le Rabaissement n’est peut-être pas le chef d’œuvre de Roth (comme on le lit ici ou là). L’auteur donne de plus en plus de livre courts (la série Nemesis) et tournant tous autour de la vieillesse et de la déchéance physique. Dans ce dernier opus, ces thèmes en recroisent d’autres comme le métier d’acteur (comprendre le métier d’écrivain ?) et le désir sexuel. L’histoire de cette lesbienne que le personnage principale « retourne » pour être ensuite lui-même quitté n’est pas la meilleure partie du livre. Elle est un peu trop irréelle et bien trop vite amenée pour paraître crédible. Il y a donc un parfum de trop et de trop vite dans ce livre. Trop de chemins sont amorcés (la folie, l’hôpital psychiatrique, l’amitié disjointe par le temps). On ressent une urgence à traiter de tout. Est-ce là le signe d’une angoisse de fin de vie ? C’est sans doute trop évident pour être uniquement cela.

     

    Arte a diffusé ce mois-ci (? ou en septembre, je ne sais plus) un beau documentaire-entretien de Karel sur Roth où celui-ci parle abondamment de ses livres. J’ai cru lire que dix heures d’entretiens avaient été enregistrées pour en tirer l’habituel format de cinquante minutes. Est-ce que cela sera un jour visible ?

     

    Portnoy est bien entendu un chef d’œuvre absolu qui marque et magnétise profondément son lecteur. Le rythme est endiablé et fouille si intimement dans la vie du héros que le lecteur se sent lui-même à la place de ce fabuleux obsédé sexuel de Newark. La réussite littéraire et donc totale. C’est peut-être le livre par lequel il faut commencer. J’ai bien envie de reprendre toute la file dans l’ordre chronologique car les brèches de ma connaissance de la vie de Nathan Zuckerman sontimmenses. J’ai un très bon souvenir de La Tâche, dévoré alors que nous étions en Guadeloupe (en novembre 2006, il y aura bientôt cinq ans) et un autre encore plus frais et plus intense du Complot contre l’Amérique. Je n’ai jamais terminé J’ai épousé un communiste que L. avait beaucoup aimé et qui ne m’a jamais fait grand effet. Là-aussi, il faudra s’y remettre attentivement.

     

  • Loin

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    L’éloignement

  • Marche forcée


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    "A l'automne 1974, le cinéaste allemand Werner Herzog apprend que son amie Lotte Eisner, critique et historienne du cinéma, est très malade. Depuis Munich, il décide de se rendre auprès d'elle à Paris, avec la certitude qu'elle survivra s'il voyage à pied. Tenu du 23 novembre au 14 décembre, ce journal de marche est le témoignage d'un homme qui nous fait partager tour à tour ses moments d'exaltation, d'épuisement, de plénitude."

    Excellent petit livre qui se lit d'un trait (ou le temps d'un voyage en bus). Une pépite du présent de narration, aux phrases percutantes. Une aventure insensée au nom de l’amitié. A découvrir.

  • L'horizon enveloppant

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    « Quiconque émet aujourd’hui une phrase écrite ou orale n’entre plus dans les mêmes protocoles, ne convoquent plus les mêmes accords, n’active plus les mêmes liens. La langue n’est plus l’horizon enveloppant et paisible qu’elle fut probablement, jadis, pour quelques-uns ; elle n’a plus l’évidence de l’air qu’on respire, du chemin emprunté chaque jour, de l’arbre au bout de l’allée. » Lire, également, ici.

  • Quitter sa dépouille

    « L'école est, par excellence, le lieu où l'on doit apprendre à lire. Mais elle a depuis quelque temps changé son fusil d'épaule. Au lieu de mettre l'admiration au cœur du projet éducatif, elle met la culture au pluriel et devient ainsi la poubelle de l'actualité et de la mode. Elle se ferme aux œuvres sous couleur de s'ouvrir au monde. Il faut que le président de la République dise du mal d'un grand roman du XVIIe siècle pour que les tenants d'une pédagogie de proximité redécouvrent ses vertus. Ceux-là mêmes qui considèrent comme arbitraire et réactionnaire l'idée d'une préséance de la langue classique sur la langue des banlieues brandissent maintenant face au bling-bling l'étendard de La princesse de Clèves. Mais une école qui a besoin pour réintégrer Madame de Lafayette de lui décerner, comme au rap, le label de la rébellion a oublié que sa mission première est de dépayser les élèves et de les transporter hors d'eux-mêmes. »

    Extrait de l’entretien entre François Busnel et Alain Finkielkraut à l’occasion de la parution du livre du philosophe intitulé Un coeur intelligent (Stock, Flammarion).

  • Pour l'âme

    Si vous n’avez plus rien à lire – ce dont je doute –, que l’ennuie vous guette – j’en doute encore plus -, si vous pensez que, décidemment, cette année le printemps est long à venir, alors fouillez dans vos poches et tâchez d’y trouver quelques euros pour lire ceci :

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    J’espère que ce livre vous donnera d’aussi vives satisfactions que j’en reçois de lui depuis quelques jours. Il y a peut-être un moment où l’on trouve ce que l’on cherche depuis des années, un moment qui fait de la littérature, au-delà du plaisir de lire, une quête accomplie de soi.

  • Longue attente

    Vivement le 5 novembre ! Je serai à Paris ; j’ai donc quelques chances de trouver mon bonheur sur place (si la date est tenue).

  • JMG

    « La lumière est belle, ici, sur la Cité, tous les jours Lalla n’avait jamais fait tellement attention à la lumière, jusqu’à ce que le Hartani lui apprenne à la regarder. C’est une lumière très claire, surtout le matin, juste après le lever du soleil. Elle éclaire les rochers et la terre rouge, elle les rend vivants. Il y a des endroits pour voir la lumière. Le Hartani a conduit Lalla, un matin, jusqu’à un des ces endroits. »

     

    Cet extrait est peut-être un peu brutal mais c’est le premier que j’ai eu sous les yeux en rouvrant Désert, que je n’ai pas touché depuis une lointaine classe de collège. Je n’avais pas beaucoup de souvenirs de Le Clézio mais il ne m’a jamais semblé être parmi ce qu’il avait de plus désirable, de plus urgent à lire. Ces quelques lignes ne vont pas me faire changer d’avis. Dire qu’il vient d’être nobélisé, panthéonisé pour l’éternel et que Philippe Roth – c’est un exemple - ne l’est toujours pas… monde injuste.

     

  • Chaîne du livre...

     A la demande de Mlle Elise, le résultat du cogito:

     

    1) Quel(s) souvenir(s) avez-vous de votre apprentissage de la lecture ?

    Aucun !

    2) Vos lectures préférées lorsque vous étiez enfant ?

    Oui-oui et Pagnol.

    3) Aimez-vous la lecture à haute voix ?

    Oui, mais je ne pratique pas.

    4) Votre conte préféré ?

    Aline et Valcour de Sade.

    5) La meilleure adaptation d'un roman ou d'une pièce de théâtre ?

    La Captive de Chantal Akerman (d’après la Prisonnière de Proust).

    6) Apprenez-vous par cœur certains poèmes, répliques de théâtre, passages de roman ?

    J’aimerais mais je n’ai pas assez de mémoire pour cela.

    7) Avez-vous des livres ou des magazines dans vos toilettes ?

    Oui, actuellement l’Empire des sens de Barthes pour les livres, Questions de femmes, Santé Magazine et Réponses photos pour les magazines.

    8) Avez-vous plusieurs lectures en chantier ? Combien ? Lesquelles ?

    Oui ! Le Bord des Larmes de Renaud Camus, L’HSQ de Musil et le Complot contre l’Amérique de Roth.

    9) Le poète que vous ne cesserez jamais de relire / de vous réciter ?

    Relire Mallarmé, réciter Baudelaire.

    10) Le livre que vous avez lu le plus rapidement ? Le plus lentement ?

    Le plus rapidement : Pays perdu de Pierre Jourde.

    Le plus lentement : l’HSQ de Musil.

    11) Préférez-vous les éditions de poche aux originales ? Pourquoi ?

    Peu m’importe.

    12) Le(s) livre(s) que vous ne rangez jamais dans votre bibliothèque et qui traîne(nt) toujours ?

    Un tome des Mémoires de Saint-Simon.

    13) Quel est votre rapport physique à la lecture ? Debout ? Assis ? Couché ?

    Légèrement allongé sur le canapé, une jambe en travers de l’accoudoir.

    14) Vos lectures sont-elles commentées crayon en main ?

    Très rarement mais je corne volontiers les pages qui m’intéressent le plus.

    15) Offrez-vous des livres ?

    C’est mon plus grand plaisir !

    16) La plus belle dédicace, que ce soit de l'auteur ou de la personne qui vous l'offrit ?

    "En espérant que tu te construis du matériau à bonheur !"

    17) Quel est votre rapport sensuel au livre ? (Odeur, texture, etc.)

    J’ai un livre acheté d’occasion qui a très longtemps empesté le tabac. Il m’a fallu plusieurs années d’attente pour pouvoir l’ouvrir.

    18) Quels sont les auteurs dont vous avez lu les œuvres intégrales ?

    Saint-Simon.

    19) Un livre qui vous a particulièrement fait rire ?

    Carnets d’un voyageur zoulou dans les banlieues en feu de Pierre Jourde.

    20) Un livre qui vous a particulièrement ému ?

    Les Confessions de Rousseau.

    21) Le Livre qui vous a terrifié ?

    Le Fouet de Martine Roffinella.

    22) Le livre qui vous a fait pleurer ?

    La jeune fille en bleu de Jean-Paul Goux.

    23) L'avertissement / l'introduction qui vous a le plus marqué ?

    « À une jeunesse respectueuse et à tous les autres qui ont le cœur pur » (Rilke, Lettres à une musicienne)

    24) Le titre le plus marquant, original, décalé, astucieux ?

    À l’ami qui ne pas sauvé la vie

    25) Décrivez votre bibliothèque.

    Pleine à craquer, peu ordonnée mais à garnir urgemment !

    26) Les livres dont vous vous êtes finalement débarrassé ?

    C'est encore mieux à cinquante ans de Françoise Laborde

    27) L'endroit le plus insolite où vous lisez ?

    Sur les hauts sommets des Alpes.

    28) Il ne vous reste que trois jours à vivre : que souhaitez-vous lire ou relire ?

    Histoire de ma vie de Casanova.

    29) Votre livre d'art préféré ?

    L’Art Roman de Marcel Durliat

    30) La bibliothèque idéale ?

    Celle-ci

    31) L'incipit qui vous a le plus marquée ?

    Incipit vita nova

    32) La clausule qui vous a le plus marqué ?

    « Les femmes qu’on connait d’abord chez l’entremetteuse n’intéressent pas, parce qu’elles restent invariables. » (Proust, Le Côté de Guermantes II, chapitre 2).

    Je passe le témoin à Manue, Charlotte & if.

  • Aux libertins !

    La Philosophie dans le boudoir ou Les Instituteurs immoraux de Sade, adaptation et mise en scène Christine Letailleur, avec Stanislas Nordey (Dolmancé), Valérie Lang (Madame de Saint-Ange), Charline Grand (Eugénie de Mistival), etc..

    Le grand théâtre de la MC2 était bien rempli, hier soir, pour découvrir cette adaptation du célèbre roman de Sade, publié en 1795 sous le manteau. L’un des dialogues est archi-connu, il s’agit du texte politique intitulé Français, encore un effort si vous voulez être républicains. L’histoire est assez simple. Deux libertins (Dolmancé et Madame de Saint-Ange) donnent une leçon particulière de luxure et de vice à une jeune vierge de 15 ans, Eugénie de Mistival, fille d’une mère dévote et d’un père libertin. Tous les textes de Sade sont extrêmement théâtraux et se prêtent parfaitement aux mises en scène. D’ailleurs, le vice et la luxure sont, chez Sade, totalement des mises en scène, des représentations de l’esprit avant d’être des chevauchements de corps. L’auteur apporte toujours un grand soin à détailler les orgies, à en livrer les prémices et le déroulement, en utilisant tous les sens, notamment la vue qui, à elle-seule, génère bien des plaisirs (ou, au moins, bien des désirs et des envies). Ce texte est si foisonnant, si dense, dans la belle langue du dix-huitième siècle finissant, que l’adapter au théâtre pourrait paraître simple. Il n’en est rien ; notamment parce que le risque principal est de monter la pièce en jouant le texte. Ce serait dur, à moins de jouer une orgie devant trois ou quatre cent personnes, ce qui finirait par ne pas être bien captivant, surtout qu’on ne pourrait que difficilement suivre le texte à la lettre, puisqu’il est lui-même un énorme catalogue d’exploits et de corps qu’on ne trouvent pas si facilement... Le parti pris de la mise en scène est donc de laisser parler le texte et de jouer en face une pantalonnade, un peu bouffonne, très légère (à mesure que le texte devient de plus en plus cru), remplie de références au boudoir et à ses artifices, notamment le rideau, que l’on tire ou que l’on lève, en fonction de l’avancement de l’action. Le choix des musiques, légères (Mozart excellent et tout à fait dans le ton), est absolument en adéquation avec le sujet. Alors certes, on voit bien quelques paires de seins et de fesses mais pas de quoi fouetter un chat (à peine plus que dans Elle). On ne s’ennuie pas durant ces deux heures, on rit souvent et c’est bien là l’essentiel. Un reportage sur la mise en scène est visible ici.

  • Démiurge agronome

     

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    Alain Robbe-Grillet est mort. Pour rentrer dans l’univers de cet écrivain, cinéaste et théoricien fantasque, bougon et assez insaisissable, je signale le DVD d’entretiens (plus de six heures !) qu’il a eus avec Benoît Peeters en 2002 et dont on peut se faire une idée assez nette ici. C’est absolument passionnant même si on n’a jamais lu une ligne de celui qui disait « le seul engagement possible, pour l’écrivain, c’est la littérature ». A propos du Nouveau Roman, le livre de Jean Ricardou (Seuil, 1973, collection "Ecrivains de toujours") est très clair et passionnant car il donne de précieuses explications sur ce mouvement qui s’enferme assez vite dans un hermétisme total pour le profane. La dédicace du livre est merveilleuse : « Aux nouveaux lecteurs » ; accompagnée d’une belle formule de Boulez : « Les êtres les plus imaginatifs ont le sens de la théorie, parce qu’ils n’ont pas peur qu’elle bride leur imagination, au contraire. Mais les faibles redoutent la théorie et toute espèce de risque, comme les courants d’air. »

  • Ne plus mener à rien

    « Depuis, seize ou dix-sept ans avaient passé, comme nuages au ciel. Ulrich ne les regrettait pas plus qu’il n’en était fier ; arrivé en sa trente-deuxième année, il les considérait simplement avec surprise. Entre-temps, il avait vécu ici ou là, parfois aussi, brièvement, dans sa patrie, et partout il avait fait des choses estimables et d’autres inutiles. On a déjà laissé entendre qu’il était mathématicien, et il n’est pas besoin d’en dire davantage à ce sujet pour l’instant ; en effet, dans toute sa profession, pourvu qu’on l’exerce par amour et non pour de l’argent, arrive un moment où les années qui s’accumulent paraissent ne plus mener à rien. Après que ce moment eut quelque peu trainé en longueur, Ulrich se rappela qu’on accorde au pays natal le mystérieux pouvoir de rendre à la réflexion des racines et un terreau, et il s’y installa avec les sentiments d’un promeneur qui s’assied sur un banc pour l’éternité, tout en pressentant déjà qu’il ne va pas tarder à le quitter. »

    Robert Musil, L’Homme sans qualité (traduction de P. Jaccottet)