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Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon

  • Que rien ne serait plus désirable pour l'histoire

    « Dangeau était un esprit au-dessous du médiocre, très futile, très incapable en tout genre, prenant volontiers l'ombre pour le corps, qui ne se repaissait que de vent, et qui s'en contentait parfaitement. Toute sa capacité n'allait qu'à se bien conduire, ne blesser personne, multiplier les bouffées de vent qui le flattaient, acquérir, conserver et jouir d'une sorte de considération, sans vouloir s'apercevoir qu'à commencer par le roi, ses vanités et ses fatuités divertissaient souvent les compagnies, ni des panneaux où on le faisait tomber souvent là-dessus. Avec tout cela, ses Mémoires sont remplis de faits que taisent les gazettes, gagneront beaucoup en vieillissant, serviront beaucoup à qui voudra écrire plus solidement, pour l'exactitude de la chronologie, et pour éviter confusion. Enfin ils représentent, avec la plus désirable précision, le tableau extérieur de la cour, des journées, de tout ce qui la compose, les occupations, les amusements, le partage de la vie du roi, le gros de celle de tout le monde, en sorte que rien ne serait plus désirable pour l'histoire que d'avoir de semblables Mémoires de tous les règnes, s'il était possible, depuis Charles V, qui jetteraient une lumière merveilleuse parmi cette futilité sur tout ce qui a été écrit de ces règnes. » Saint-Simon, Mémoires, année 1720.

  • Pour découvrir...

    Pour découvrir Saint-Simon, je conseille deux anthologies regroupant des extraits des Mémoires.

    La première « Mémoires sur le règne de Louis XIV. Anthologie suivie » (Mille et une pages, Flammarion, 185 pages) est « sauf pour une préface d'une douzaine de pages, le texte nu des Mémoires, sans notes ni appareil critique. L'éditeur a retenu 185 extraits classés par ordre chronologique, avec le parti pris de conserver les passages consacrés aux "grandes intrigues": l'ascension et la chute des bâtards du roi, la lutte entre les ducs et le Parlement, etc. Un choix considérable (un bon dixième des Mémoires) pour qui veut plonger dans ce quasi-roman historique sans souci d'érudition. » (Amazon). Le célèbre site de vente en ligne le signale épuisé mais je pense qu’on peut encore le trouver dans les bonnes librairies.

    La seconde « Saint-Simon : Mémoires – Extraits » (GF Flammarion, poche, 489 pages): « ouvrage, dont les textes sont chronologiquement regroupés par "affinité formelle ou thématique", est articulé autour de trois thèmes: le siècle de Louis XIV, le portrait du roi, les aspects de la Régence. Un dossier, environ quarante pages, se greffe à l'étude qui est complétée par un glossaire, un répertoire des principaux lieux et personnages et une généalogie royale. » (Amazon).

    Pour qui ne connaît pas à fond la généalogie royale ni le contexte historique, le second livre sera une mine, bien que la richesse d’internet permette de trouver très rapidement à peu près tout ce qui peut manquer à la bonne intelligence du texte, notamment le contexte généalogique des maisons nobles. J’y reviendrai dans une prochaine note.

    Pour ceux qui souhaitent aller plus loin, je rappelle l’existence de deux volumes « France Baroque- France Classique » de la collection « Bouquins » qui couvrent la période 1589-1715 et sont une excellente introduction, détaillée et passionnante, à la lecture de Saint-Simon. Y sont notamment traités les troubles de la minorité de Louis XIV et l’ensemble du règne du Roi Soleil.

  • Monsieur le Grand

    Saint-Simon, suite. Quatorzième tome dans l’édition Ramsay. 1718, année de Régence. De nouveau un beau portrait, très acide (pages 50-51) :

    « Mort, caractère, faveur de Monsieur le Grand »

    « Il fut un des exemples, également long et sensible du mauvais gout de ce prince [Louis XIV] en favoris, dont il n’y eut aucun qui ait joui d’une si constante et parfaite, jointe à la considération et à la distinction la plus haute, la plus marquée, la plus invariable. Une très noble et belle figure, toute la galanterie, la danse, les exercices, les modes de son temps, une assiduité infatigable, la plus basse, la plus puante, la plus continuelle flatterie, toutes les manières et la plus splendide magnificence du plus grand seigneur, avec un air de grandeur naturelle qu’il ne déposait jamais avec personne, le Roi seul excepté, devant lequel il savait ramper comme par accablement de ses rayons, furent les grâces qui charmèrent ce monarque et qui acquirent, quarante ans durant, à ce favori toutes les distinctions et les privances, toutes les usurpations qu’il lui plut de tenter, toutes les grâces, pour soi et pour les siens, qu’il prit la peine de désirer, qui réduisirent tous les ministres, je dis les plus audacieux, les Seignelay, les Louvois, et tous leurs successeurs, à se faire un mérite d’aller chez lui et au-devant de tout ce qui pouvait lui plaire, et qu’il recevait avec les façons de supériorité polie comme ce qui lui était dû. Il avait su ployer les princes du sang même, bien plus, jusqu’au bâtards et bâtardes du Roi, à la même considération pour lui et une sorte d’égalité de maintien avec eux chez lui-même. […] Jamais homme si court d’esprit ni si ignorant, autre raison d’avoir mis le Roi à son aise avec lui, instruit pourtant de ce qui intéressait sa maison et des choses de la Ligue, dont, avec plus d’esprit, il aurait eu l’âme fort digne. L’usage continuel du plus grand monde et de cour suppléait à ce peu d’esprit, pour le langage, l’art et la conduite, avec la plus grande politesse, mais la plus choisie, la plus mesurée, la moins prodiguée, et l’entregent de captiver, quoique avec un mélange de bassesse et de hauteur, tous les principaux valets du Roi ; d’ailleurs brutal, sans contrainte avec hommes et femmes, surtout au jeu, où il était très facheux et lâchait tout plein d’ordures, sur le rare pied que personne ne se fâchait de ses sorties, et les dames, je dis les princesses du sang, baissaient les yeux et les hommes riaient de ses ordures. Jamais homme encore si gourmand, qui était une occasion fréquente de tomber sur hommes et femmes sans ménagement, si le hasard leur faisait prendre un morceau dont il eût envie, ou s’il était prié à manger quelque part ou que lui-même eût demandé un repas et qu’il ne se trouvât pas à sa fantaisie. C’était de plus, un homme tellement personnel qu’il ne se soucia jamais de pas un de sa famille, à la grandeur près, et qu’à la mort de sa femme et de ses enfants il ne garda aucune bienséance, ni sur le deuil, ni sur le jeu, ni sur le grand monde. […] Avec tout cela il ne fut regretté de personne. […] Il ne découchait presque jamais des lieux où le roi était, et c’était auprès de lui un grand mérite. »

    Ce Monsieur le Grand est Louis de Lorraine (1641-1718) comte d'Armagnac, de Charny, de Brionne, vicomte de Marsan ; Chevalier des Ordres du Roi ; Grand Écuyer de France (c’est de là que vient le « Monsieur le Grand »), Sénéchal de Bourgogne et Gouverneur d'Anjou. Il descend de la maison de Lorraine par la branche des ducs d’Elbeuf. Pour ceux que cette dynastie passionne, allez voir ici (je mets le lien vers Wikipedia, malgré ma réticence naturelle pour cette Encyclopédie, car c’est cette page qui donne la vision la plus ramassée de l’arborescence familiale (compliquée) des princes de Lorraine ; pour les passionnés d’héraldique, les blasons de la branche cadette de Lorraine. Enfin, tous ceux intéressés par la cour de Louis XIV, et le cérémonial de la royauté dans son ensemble, lirons avec beaucoup d’intérêt un mémoire de maîtrise et un mémoire de DEA (attention, il est PostScript) d’une étudiante de l’ENS.

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    Louis de Lorraine (1641-1718)

  • les billets mouchaient à tous moments d’une chambre à l’autre

    Après plusieurs mois de lectures diverses et variées, j’ai repris le 22 juillet, le 13ième tome des Mémoires de Saint-Simon (aux éditions Ramsay, publiée dans les années soixante-dix). Ce volume correspond à l’année 1717. Je reprends le fil de l’histoire à la page 220 : « Monsieur, vous êtes le maître ; il ne me reste qu’à obéir… », et la page suivante, les célèbres lignes sur Voltaire :

     « Il était fils du notaire de mon père, que j’ai bien vu des fois lui apporter des actes à signer. Il n’avait jamais pu rien faire de ce fils libertin, dont le libertinage a fait enfin la fortune sous le nom de Voltaire, qu’il a pris pour déguiser le sien ».

    On sent bien là tout le dédain du duc et pair de France pour le fils de bourgeois. On notera qu’à l’époque de Saint-Simon, le notaire se déplace chez son client (au moins si ce client est de la noblesse d’épée). Ce dédain tient aussi dans le travestissement de son patronyme par Voltaire. Saint-Simon est fier de son nom car il porte son lignage (« vieille et noble Maison ») ; c’est la première marque de sa noblesse. Un peu plus loin, ce sens de la formule si caractéristique du mémorialiste :

     « En même temps mourut un autre homme, avec l’acclamation publique d’en être délivré, quoiqu’il ne fût pas en place ni en passe de faire ni bien ni mal, étant conseiller d’Etat sans nulle commission extraordinaire. […] On a vu en son lieu quel était le père. Le fils, avec bien moins d’esprit, et une ambition démesurée nourrie par la plus folle vanité, avait un esprit méchant, guindé, pédant, précieux, qui voulait primer partout, qui courait également après les sentences, qui toutefois ne coulaient pas de source, et les bons mots de son père, qu’il rappelait tristement. C’était le plus étrange composé de l’austère écorce de l’ancienne magistrature et du petit-maître de ces temps-ci, avec tous les dégoûts de l’un et tous les ridicules de l’autre. […] on ferait un livre, et fort divertissant, du domestique entre le père et le fils. Jamais ils ne se parlaient de rien ; mais les billets mouchaient à tous moments d’une chambre à l’autre, d’un caustique amer et réciproque presque toujours facétieux. Le père se levait pour son fils, même étant seuls, ôtait gravement son chapeau, ordonnait qu’on apportât un siège à M. Harlay, et ne se couvrait et ne s’asseyait que quand le siège était en place. C’était après des compliments, et dans le reste un poids et une mesure de paroles. A table de même, enfin une comédie continuelle. Au fond, ils se détestaient parfaitement l’un l’autre, et tous deux avaient parfaitement raison. » etc., etc., …(à propos de Harlay, conseiller d’Etat).